Réflexions triangulaires no. 2

Elle le repoussa. Et c’est alors qu’il se produisit par hasard un étrange incident. Dans le mouvement qu’elle fit, un petit sac qu’elle avait placé sur la cheminée fut heurté et tomba sur le tapis. Mal fermé, il s’ouvrit. Deux ou trois objets en sortirent, qu’elle ramassa, tandis que Patrice Belval se baissait rapidement.

– Tenez, dit-il, il y a encore ceci.

C’était un étui, un petit étui en paille tressée que le choc avait ouvert également et d’où s’échappaient les grains d’un chapelet.

Debout, ils se turent tous deux. Le capitaine examinait le chapelet. Et il murmura :

– Curieuse coïncidence… ces grains d’améthyste… cette monture ancienne en filigrane d’or… C’est étrange de retrouver le même travail et la même matière…

Il tressaillit, et si nettement que la jeune femme interrogea :

– Qu’y a-t-il donc ?

Il tenait entre ses doigts un des grains, plus gros que les autres et auquel se réunissaient, d’une part, le collier des dizaines et, de l’autre, la courte chaîne des prières. Or, ce grain-là était cassé par le milieu, presque au ras des griffes d’or qui l’enchâssaient.

– Il y a, dit-il, il y a que la coïncidence est si inconcevable que j’ose à peine… Cependant, je pourrais vérifier le fait sur-le-champ… Mais auparavant un mot : qui vous a donné ce chapelet ?…

– Personne ne me l’a donné, dit-elle. Je l’ai toujours eu.

– Pourtant, il appartenait à quelqu’un, avant de vous appartenir ?

– À ma mère, sans doute.

– Ah ! il vous vient de votre mère ?

– Oui, je suppose qu’il me vient d’elle, au même titre que les différents bijoux qu’elle m’a laissés.

– Vous avez perdu votre mère ?

– Oui. J’avais quatre ans à sa mort. À peine ai-je gardé d’elle qu’un souvenir très confus. Mais pourquoi me demandez-vous cela, à propos d’un chapelet ?

– C’est à propos de ceci, dit-il, à propos de ce grain d’améthyste qui est cassé en deux…

Il ouvrit son dolman et tira sa montre de la poche de son gilet. Plusieurs breloques étaient attachées à cette monture par une petite châtelaine de cuir et d’argent.

Une de ces breloques était constituée par la moitié d’une boule d’améthyste également cassée vers sa face extérieure, également enchâssée dans des griffes de filigrane. La grosseur des deux boules semblait identique. Les améthystes étaient de même couleur, montées sur le même filigrane.

Ils se regardèrent anxieusement. La jeune femme balbutia :

– Il n’y a là qu’un hasard, pas autre chose qu’un hasard…

– Certes, dit-il, mais admettons que ces deux moitiés de boule s’adapte exactement l’une à l’autre…

– Ce n’est pas possible, dit-elle, effrayée elle aussi à l’idée du petit geste si simple qu’il fallait faire pour avoir l’indiscutable preuve.

Ce geste, pourtant, l’officier s’y décida. Sa main droite qui tenait le grain de chapelet et sa main gauche qui tenait la breloque se rapprochèrent. La rencontre eut lieu. Les mains hésitèrent et tâtonnèrent, puis ne bougèrent plus. Le contact s’était produit.

Les inégalités de la cassure correspondaient strictement les unes aux autres. Les reliefs trouvaient des vides équivalents. Les deux moitiés d’améthyste étaient les deux moitiés de la même améthyste. Réunies, elles formaient une seule et même boule.

Extrait du roman Le triangle d’or de Maurice Leblanc

 

CommandcenterC’est impressionnant à quel point la narration parvient à faire monter la tension autour d’une idée toute simple, mais poétique : celle des deux morceaux d’améthyste qui s’imbriquent. En se tenant en parfait équilibre sur la limite entre l’improbable et l’impossible, l’idée toute simple devient absolument fascinante. Bien entendu, cela aura moins d’impact si vous ne lisez que cet extrait, mais je crois que ça vaut quand même la peine.

 

3 juillet 2014 : Cliquez ici pour lire mes réflexions suivantes.

À propos de emerancega

J'ai 25 ans, une collection de cubes Rubik et un amour inconditionnel pour la littérature.
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