Transitions, partie 2 : Des yeux de feu

yeuxdefeulavoieAVERTISSEMENT : Cet article contient des extraits du roman Des yeux de feu de Michel Lavoie et en révèle certains éléments d’intrigue.

Comme je l’expliquais dans mon précédent article, Transitions, partie 1 : Le fils du Singe, j’ai décidé de lire dix longs récits appartenant à différents genres littéraires pour observer comment, dans chacun, sont traîtés les changements de personnage, de temps et de lieu.

Cette semaine, j’ai lu un autre roman jeunesse : Des yeux de feu, de Michel Lavoie. Tandis que Le fils du Singe de Charles Prémont suivant une structure assez linéaire, Les yeux de feu joue avec la chronologie, passant sans cesse du présent au passé et du passé au présent. Il est clair dès le prologue que la narratrice, Catherine, agée de seize ans, vit une tragédie qu’on ne pourra réellement comprendre qu’en suivant les pensées de l’adolescente alors qu’elle se remémore les événements qui y ont mené.

D’un moment à l’autre

Le prologue est écrit au présent. Seule dans un parc, le soir, Catherine tente de remettre ses idées en place avant d’annoncer à la famille d’un certain Pascal le triste destin qu’a connu ce dernier. Le premier chapitre, daté du 25 août, sans précision sur l’année, est écrit au passé jusqu’à un sous-titre, Dans le parc… S’ensuit, au présent, la continuation de la scène commencée au prologue. On se rend rapidement compte que chaque chapitre suit cette même structure : une ou plusieurs scènes écrites au passé, puis le sous-titre Dans le parc…, puis une nouvelle partie de la scène qui se déroule dans le parc, au présent. Le début de chacun des chapitres s’unit aux autres pour composer une histoire racontée en ordre chronologique, au passé composé et à l’imparfait ; la fin de chacun des chapitres s’unit aux autres pour composer une unique scène, au présent du singulier.

La scène écrite au présent est en quelque sorte la situation d’énonciation du reste du roman : Catherine se raconte sa propre histoire à elle-même, dans le parc, pour tenter peut-être d’y trouver un sens. Après avoir décrit une scène dans pocket-watches-436567_1920la première partie du chapitre, elle l’analyse dans la seconde. En voici un exemple :

[Après une rencontre avec une certaine Émilie :]

Dans le parc…

Ma première rencontre avec Émilie demeurera à jamais gravée dans ma mémoire. Cet après-midi-là, j’ignorais qu’elle allait marquer toute ma vie.

Dès l’instant où je m’étais approchée du petit banc où elle se balançait en fredonnant une chanson, j’avais senti que cette fille vivait repliée sur elle-même, comme une huître. Au-dedans d’elle, je soupçonnais la présence d’un amas de perles qui attendaient qu’un soleil veuille bien les réchauffer de ses doux rayons pour briller au grand jour. C’était plus qu’une intuition : c’était une quasi-certitude.

Les semaines qui allaient suivre allaient m’en apprendre bien davantage sur elle et sur ses fameux poèmes dont elle m’avait parlé et qui semblaient la raccrocher à la vie. Des vers écrits avec passion, autant de cordes lancées de l’épave qu’elle était devenue au fil des ans.

Oh ! Quelqu’un emprunte l’allée qui conduit à la maison de Pascal ! J’ai peur qu’il frappe à la porte. Heureusement, ce n’est qu’une personne qui dépose une réclame sur la véranda et s’éloigne aussitôt.

Je respire plus librement. Le temps s’écoule vite. Il me reste encore des souvenirs à ressasser, à classer dans les bonnes cases. Ensuite, je serai solide, prête… pour toi, Pascal.

Des yeux de feu, pages 52 et 53. (Lavoie, Michel. Des yeux de feu. 2005. Saint-Laurent : Éditions Pierre Tisseyre, 137 pages. Pour la suite de cet article, les lettres YF feront référence à cet ouvrage.)

dirty-873205_1920Les scènes écrites au passé contiennent aussi parfois de plus courts retours dans le passé, qui permettent à Catherine de décrire des événements antérieurs au 25 août, la date du début du premier chapitre. Certains de ces retours dans le passé sont des souvenirs de Catherine (ainsi, Catherine dans le parc se souvient que Catherine quelques mois plus tôt s’est souvenue d’éléments antérieurs) tandis que d’autres sont intégrés à des dialogues (par exemple, la mère de Catherine lui raconte des événements précédant sa naissance).

Au sein de la séquence au passé d’un même chapitre, plusieurs indicateurs de temps permettent à l’histoire de progresser. En voici deux examples :

coffee-1272582_1920La suite des événements qui se sont déroulés dans l’appartement m’a échappé. Je me souviens seulement qu’une jeune femme m’a amenée dans un restaurant et m’a offert un café. En vérifiant l’heure sur ma montre, j’ai constaté que j’avais dormi une bonne heure.

YF, page 29.

Nous avons repris la cadence. Au bout de quelques minutes, nous sommes arrivées devant une petite maison aux lucarnes évasées, peintes d’un bleu ciel.

YF, page 131.

Comme dans Le fils du singe, un ornement typographique est parfois employé pour représenter une ellipse temporelle.

D’un lieu à l’autre

road-259815_1280La majeure partie de l’histoire se déroule au fil de conversations et de suites de pensées, plusieurs dequelles ont lieu lors de déplacements, que ce soit à pied, en voiture ou en moto. Le passage d’un lieu à l’autre s’intègre donc tout naturellement à l’histoire. Il se fait graduellement, permettant de dévoiler les détails d’un paysage petit à petit.

La Tercel [c’est un modèle d’automobile] a ralenti sa course et a bifurqué sur une route secondaire moins large et plus poussiéreuse par endroits. Une pancarte défraîchie depuis des lunes indiquait la distance à parcourir jusqu’au village : vingt-cinq kilomètres.

Je me suis tapie au fond de mon siège et j’ai feint de sommeiller. Je me suis juré qu’avant d’arriver au village, j’aurais mis un couvercle sur ma mésaventure à Québec. C’était là la condition essentielle pour retrouver la paix de l’esprit.

Cependant, dès que je me réfugiais dans ma bulle, la même image revenait me scier le cœur, et je revivais l’événement comme s’il se déroulait à nouveau, dans toute sa laideur. Je sentais le souffle chaud de la bête sur mon visage, puis la lame de son couteau qui ouvrait ma chair et l’incendiait. Le pire, c’est que je prenais alors conscience du danger, du mal qu’il m’infligeait et du viol qui aurait pu s’ensuivre. La drogue qu’il avait diluée dans le verre d’eau me maintenait dans un état d’hypnose. Amplifiée par un profond dégoût, une haine sourde m’habitait sans toutefois parvenir à exploser, pour me libérer.

[…]

Soudain, j’ai été tirée de ma réflexion par le tintamarre provenant du moteur de la Tercel. Je me suis redressée sur mon banc. La bagnole escaladait une longue côte abrupte. Je craignais que son moteur ne suffoque avant de parvenir au sommet. La voiture toussotait dangereusement et était secouée de soubresauts[…].

Maman s’est alors tournée vers moi et son sourire témoignait bien de son enthousiasme. Il y avait tellement longtemps que je l’avais vue d’aussi belle humeur que je me suis félicitée intérieurement de notre déménagement.

C’est elle qui avait raison ! Nous étions toutes les deux prêtes à relever un nouveau défi. Peut-être même allions-nous réussir à guérir nos plaies et à nous rapprocher l’une de l’autre. Elle a posé sa main sur la mienne, puis elle a presque chanté en me disant :

« Ouvre grands les yeux, Catherine. Du haut de la côte, le panorama est magnifique ! Tu vas voir, tout en bas, le village, le fleuve. C’est super beau ! Ça y est, on arrive. Regarde ! »

old-791038_1920Maman connaissait bien l’endroit. De toute évidence, elle y était venue auparavant. Elle l’avait donc choisi en connaissance de cause. Quand le moment serait propice, je saurais lui demander pourquoi elle avait choisi ce village parmi tant d’autres. Elle avait ses raisons, j’en étais certaine.

Encore quelques efforts de la Tercel, et nous entreprendrions la descente. Comme maman disait vrai ! Le spectacle était hallucinant ! D’abord, le fleuve Saint-Laurent, immense, majestueux. Sur sa rive droite, Saint-Martin de l’Anse, dont nous pouvions déjà apercevoir l’église au pignon élevé, tel un phare pour les villageois, et des maisons alignées dans ce qui devait être la rue principale. Puis, ici et là, de petites artères qui la coupaient à angle droit, avec chacune une dizaine de maisons. Plus loin, des fermes s’étendaient à perte de vue.

[…]

house-1022415_1920Au bas de la côte, la rue Principale s’étirait sur environ un kilomètre. Maman avait ralenti pour nous permettre de mieux voir chacun des bâtiments. Comme dans tous les villages du Québec, il y avait des maisons, une église où les gens se rendaient pour prier, un magasin général où ils faisaient leurs achats, un salon de coiffure où ils allaient discuter, une salle de billard où les joueurs allaient affronter d’autres joueurs […] et un guichet automatique […]. Il y avait aussi une école […] qui accueillait les élèves des villages environnants, et un grand bâtiment tou blanc qui ressemblait à une manufacture.

Bref, un village comme tant d’autres, à l’exception d’un détail qui m’avait échappé à notre arrivée, tant j’étais occupée à admirer les lieux, et qui, maintenant, m’intriguait au plus au point.

[…]

Une fois mon excitation calmée, ce détail s’est précisé dans mon esprit, m’a frappée de plein fouet et s’est amplifié jusqu’au moment où nous avons quitté la rue Principale et bifurqué à gauche sur une petite route qui, m’a précisé maman, menait à la maison qu’elle avait loué pour un an. C’était si troublant que mon intuititon m’annonçait que nous allions vivre une aventure à nulle autre pareille.

YF, pages 38 à 42

house-1288864_1920Cette séquence, qui décrit le village dans lequel se passera la suite de l’action tout en revenant sur des éléments du passé de Catherine et en décrivant un peu sa relation à sa mère, se poursuit sur plusieurs pages encore. Ainsi, la description du décor n’alourdit pas le moindrement le texte : elle devient plutôt le fil conducteur de la scène. On découvre Catherine au fil et à mesure qu’elle découvre le village de Saint-Martin de l’Anse. Le temps, le trajet et la narration progressent parfaitement bien ensemble.

Je vous laisse là-dessus. Au plaisir de vous retrouver!

À propos de emerancega

J'ai 25 ans, une collection de cubes Rubik et un amour inconditionnel pour la littérature.
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