Bibliothèque d’incipits : R et S

Je poursuis ma petite « Bibliothèque d’incipits » amorcée ici. Je suis rendue à la lettre R (dans l’ordre alphabétique des patronymes des auteurs).

« À cette heure, Florentine s’était prise à guetter la venue du jeune homme qui, la veille, entre tant de propos railleurs, lui avait laissé entendre qu’il la trouvait jolie. »(Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy, 1945)

« Lorsque j’avais dix ans, je faisais partie d’un groupe d’enfants que, tous les dimanches, on mettait aux enchères.
« On ne nous vendait pas : on nous demandait de défiler sur une estrade afin que nous trouvions preneur. Dans le public pouvaient se trouver aussi bien nos vrais parents enfin revenus de la guerre que des couples désireux de nous adopter. »(L’enfant de Noé, Eric-Emmanuel Schmitt, 2004)

« Le roi, ce jour-là, portait une couronne sertie de pierres précieuses et sortie tout droit de son coffre-fort. La couronne scintillait de mille feux grâce aux rubis, aux opales, aux diamants et à l’or, l’argent et le bronze… on aurait dit une couronne olympique.
« Le roi Gustave le Bon portait aussi de longs cheveux bouclés (c’était à la mode), une longue cape et une longue épée. Son regard bleu acier en disait long aussi. Mais sa bouche en disait davantage lorsqu’il l’ouvrait. Son manteau royal au collet d’hermine blanche tacheté (en spécial) de noir avait des reflets bleus. Les franges, par contre, étaient rouge et or. Le reste de la cape allait très bien avec ses sourcils noirs et fournis puisqu’elle était plutôt violette, mais un violet tirant légèrement sur le mauve avec une touche de lilas Pantone 257 – je suis un auteur coloré, on ne se refait pas !
« Son pantalon, coupé et serré au genou par un ruban vert clair, s’harmonisait adorablement avec ses bas des soie blancs, ça va de soi. Et pour terminer cette description, qui ne sert à rien à mes millions de lecteurs daltoniens, ajoutons que ses souliers monarchiques étaient en cuir beige d’Italie importés de la côte d’Azur pour faire plus chic.
« Tout ça pour vous dire que, je ne Couleurssais pas si vous êtes comme moi, mais les looongues, looooongues et ennuyantes descriptions de vêtements ou de lieux avec plein, plein de couleurs qu’on ne comprend pas toujours, ça me tape sur les nerfs optiques, pas vous ? D’autant plus que, plus il y a de couleurs, moins on peut s’imaginer la scène et les personnages, non ?
« Bon, je ne le referai plus, promis. » (L’épingle de la reine, Robert Soulières, 2004)

J’aime bien mettre côte à côte (ligne à ligne?) des incipits appartenant à des genres différents. J’aime le contraste. J’aime sentir que j’ai la liberté de lire ce qui me tente aujourd’hui, que ce soit la quête de bonheur d’une jeune femme, les touchantes aventures d’un enfant pendant la guerre ou… euh… que se passe-t-il déjà dans L’épingle de la reine? C’est un peu comme lire The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy de Douglas Adams : l’histoire globale n’est pas aussi importante que les traits d’esprits de l’auteur, les situations créées et l’originalité de l’humour.

Lequel de ces incipits vous incite le plus à la lecture? J’attends vos commentaires!

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Bibliothèque d’incipits : M à P

Je poursuis ma petite « Bibliothèque d’incipits » amorcée ici. J’en suis à la lettre M (dans l’ordre alphabétique des patronymes des auteurs).

marquez« Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il traversait un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. » (Chronique d’une mort annoncée, Gabriel Garcia Márquez, 1981, traduction Claude Couffon 1981)

Je m’émerveille toujours de constater comment aussi peu de mots peuvent ramener autant de souvenirs à ma mémoire et me replonger dans l’atmosphère d’une œuvre de fiction que je n’ai pas lue depuis plusieurs années.

« Au grand galop de mon cheval, je paradais parmi les ventilateurs. » (Le sabotage amoureux, Amélie Nothomb, 1993)

NothombPagesLa principale raison pour laquelle je chéris ce roman est la grande maîtrise avec laquelle la narratrice mélange réflexions enfantine et vocabulaire complexe et varié. Dès la première phrase, elle plonge le lecteur ou la lectrice dans son univers. Je ne peux m’empêcher de citer ici deux phrases du roman que j’ai toujours appréciées (non sans jalouser Nothomb d’en être l’auteure) : « C’est sérieux, puisque c’est un mot » et « Grâce à l’ennemi, ce sinistre incident qu’est la vie devient une épopée. »

« Une enveloppe cachetée est une énigme qui en renferme d’autres. Celle-ci, une grande et grosse enveloppe de papier kraft, était marquée du sigle du laboratoire en son angle inférieur gauche. Et tandis qu’elle s’apprêtait à l’ouvrir, qu’elle la soupesait tout en cherchant un coupe-papier parmi les pinceaux, les flacons de peinture et de vernis, Julia n’imaginait nullement à quel point ce geste allait changer sa vie.
« En fait, elle savait déjà ce que contenait l’enveloppe. Ou du moins, comme elle allait le découvrir plus tard, elle croyait le savoir. Et c’est sans doute pourquoi elle ne sentit aucune émotion particulière jusqu’à ce qu’elle sorte les épreuves photographiques de l’enveloppe, qu’elle les étale sur la table et qu’elle commence à les regarder, vaguement étonnée, retenant son souffle. Elle comprit alors que La Partie d’échecs allait être autre chose qu’un simple travail de routine. Dans son métier, il n’était pas rare de faire des trouvailles imprévues en restaurant des tableaux, des meubles ou des reliures anciennes. Depuis six ans qu’elle était restauratrice, elle avait vu d’innombrables esquisses abandonnées, correction d’originaux, retouches, repentirs d’artiste ; et même des falsifications. Mais jamais encore une inscription marquée sous la peinture d’un tableau : trois mots que révélait la photo aux rayons X. » (Le tableau du maître flamand, Arturo Pérez-Reverte, 1990, traduction Jean-Pierre Quijano 1993)

PerezRevertePour moi qui aime le suspense et l’art ancien, il n’en faut pas plus pour me décider à lire un roman (je garde d’ailleurs un bon souvenir de ma lecture de celui-ci). J’adore les enveloppes, aussi, leur ouverture (ou leur réception) est l’excuse parfaite pour l’exposition des personnages ou de la situation initiale, en plus d’attirer la curiosité. Petit exercice : 1. Laissez traîner une feuille de papier sur une table et personne ne s’en préoccupera. 2. Mettez la feuille dans une enveloppe et observez. Note : ça fonctionne même pour les chats (il préfèrent jouer avec des objets plus compacts).

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Pour aller plus loin… Savez-vous reconnaître les incipits des grands classiques? Testez vos connaissances en cliquant ici!

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Bibliothèque d’incipits : H à K

PiledelivresJe poursuis ma petite « Bibliothèque d’incipits » amorcée ici. Je suis rendue à la lettre H (dans l’ordre alphabétique des patronymes des auteurs).

« L’été passa en entier. Mme Rolland, contre son habitude, ne quitta pas sa maison de la rue du Parloir. Il fit très beau et très chaud. Mais ni Mme Rolland, ni les enfants n’allèrent à la campagne, cet été-là.
« Son mari allait mourir et elle éprouvait une grande paix. Cet homme s’en allait tout doucement, sans trop souffrir, avec une discrétion louable. Mme Rolland attendait, soumise et irréprochable. Si son cœur se serrait, par moments, c’est que cet état d’attente lui paraissait devoir prendre des proportions inquiétantes. Cette disponibilité sereine qui l’envahissait jusqu’au bout des ongles ne laissait présager rien de bon. Tout semblait vouloir se passer comme si le sens de son attente réelle allait lui être bientôt révélé. Au-delà de la mort de l’homme qui était son mari depuis bientôt dix-huit ans. Mais déjà l’angoisse exerçait ses défenses protectrices. Elle s’y raccrocha comme à une rampe de secours. Tout plutôt que cette paix mauvaise. » (Kamouraska, Anne Hébert, 1971)

« Une seconde plus tôt, tout allait à merveille. Elle ne pensait à rien d’autre qu’aux cartes. Elle ne pensait pas au fait qu’elle jouait aux cartes, à la Dame de Pique, ou au Cœur si on préfère, avec ces personnes-là, donc deux amis de Simon, Martin et Cécilia, et Simon, dans ce lieu-là, chez Simon pour être précis, dans son appartement vaste et lumineux de la rue Sainte-Claire, une rue en pente raide entre la rue Saint-Jean et la falaise, dans le quartier Saint-Jean Baptiste. C’était fin avril, un vendredi soir, elle avait terminé une semaine d’immersion de français avec un groupe de juges anglophones, du monde charmant, au manoir Montmorency, un lieu idéal dans un site répertorié comme un des plus beaux du monde sur lequel on peut tout apprendre en visitant son site web. Mais tout ça était très loin derrière elle, elle serait payée vers le début du mois prochain, juin. Pour le juge chinois qui lui avait demandé des cours privés en lui promettant de lui confier en retour les secrets du thé tibétain, elle verrait comment se présenterait l’automne, ça n’irait pas avant septembre de toute façon ; elle avait tout l’été devant elle, elle avait déjà décidé de passer le week-end à Québec chez Simon, s’il était libre, et comme d’habitude, s’il voulait bien ne rien remettre en question de leur rupture. “ À condition que tu acceptes de jouer aux cartes ”, avait dit Simon. Donc, elle jouait, elle ne pensait à rien, tout allait à merveille. Elle déployait l’éventail des cartes, elle voyait les six autres mains déployer le leur, elle enregistrait les indices, souffles retenus, soupirs brefs, toux perfides, déplacements des pattes de chaises, quatre chaises fois quatre donnent seize pattes sur le plancher de frêne, elle buvait de l’eau parfumée à l’étoile d’anis, les autres buvaient du vin de l’Uruguay, la nuit était tombée, des cris montaient de la rue, Simon se levait, allait se pencher à la fenêtre de la cuisine, ce n’était rien. “ Ce n’est rien. Ce n’est jamais rien, a dit Cécilia. – C’est la rue Sainte-Claire ”, a conclu Martin en distribuant les cartes. Delphine a déployé son jeu, le contrôle était là, elle pouvait tout ramasser les yeux fermés. C’est à cette seconde-là, lorsqu’elle aperçoit qu’elle a toutes les cartes en main, que ça commence, ce trembleImage1ment, ce grelottement impossible à maîtriser. Puis, les couronnes des rois éclatent sur leur tête. Delphine voit les nombres osciller et se mettre à tourner, les bouches des figures s’ouvrir toutes grandes et laisser échapper la fumée à travers laquelle les visages des valets aux cheveux d’or se plissent et se creusent de mille sillons. Tout se brouille pendant qu’une figure unique cherche à sortir des limbes, à apparaître, à se révéler et que les cartes deviennent des flammes rigides qui brûlent les mains. Delphine cherche en vain à discerner, à travers la fumée qui continue de s’exhaler de la bouche béante des figures, la forme qui n’arrive pas à se préciser, à se dégager des décombres. “ Alors ? ” demande Simon. Delphine se réveille, se secoue, se débat, sort de l’emprise de ce cauchemar de fumée, parvient à trouver la faille dans son jeu. Une seule carte lui permet de perdre la main. Elle la joue. Elle perd. Rien ne va plus. » (Rouge, mère et fils, Suzanne Jacob, 2001)

« Il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume…
« Comme tout Malinké, quand la vie s’échappa de ses restes, son ombre se releva, graillona, s’habilla et partit par le long chemin pour le lointain pays malinké natal pour y faire éclater la funeste des obsèques. Sur des pistes perdues au plein de la brousse inhabitée, deux colporteurs malinké ont rencontré l’ombre et l’ont reconnue. L’ombre marchait vite et n’a pas salué. Les colporteurs ne s’étaient pas mépris : “ Ibrahima a fini ”, s’étaient-ils dit. Au village natal l’ombre a déplacé et arrangé ses biens. De derrière la case on a entendu les cantines du défunt claquer, ses calebasses se frotter ; même ses bêtes s’agitaient et bêlaient bizarrement. Personne ne s’était mépris. “ Ibrahima Koné a fini, c’est son ombre ”, s’était-on dit. L’ombre était retournée dans la capitale près des restes pour suivre les obsèques : aller et retour, plus de deux mille kilomètres. Dans le temps de ciller l’œil! » (Les soleils des Indépendances, Ahmadou Kourouma, 1970)

Cette fois, j’aimerais connaître votre opinion. Lequel de ces incipits vous incite le plus à la lecture? N’oubliez pas de préciser pourquoi dans votre commentaire!

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Bibliothèque d’incipits : C et D

EtrangerCamusJe poursuis ma petite « Bibliothèque d’incipits » amorcée ici. J’en suis à la lettre C (dans l’ordre alphabétique des patronymes des auteurs).

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “ Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. ” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » (L’étranger, Albert Camus, 1942)

L’impression d’avoir un personnage qui n’accorde aucune valeur émotionnelle à la mort de sa mère est très puissante. Elle choque et intrigue tout à la fois. De plus, ce premier paragraphe du roman présente le narrateur, ce narrateur qui semble spectateur plutôt qu’acteur de sa propre vie.

« Ma mère ne m’avait pas dit qu’ils allaient venir : elle ne voulait pas que j’aie l’air inquiet, m’expliqua-t-elle plus tard. Cela m’étonna, moi qui croyais qu’elle me connaissait bien. Au regard des personnes étrangères, je paraissais calme. Enfant, je ne pleurais pas. Seule ma mère remarquait la façon dont j’écarquillais des yeux déjà grands.
« J’étais à la cuisine en train de hacher des légumes quand j’entendis des voix provenant de l’entrée, la voix d’une femme, aussi étincelante que cuivre bien astiqué, et celle d’un homme, aussi dense et sombre que le bois de la table sur laquelle je travaillais. C’était là des voix comme nous n’en entendions pas souvent chez nous. Des voix rappelant de somptueux tapis, des livres, des perles, des fourrures.
« Heureusement que je m’étais donné tant de mal pour nettoyer l’entrée ! » (La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier, 1999, traduction Marie-Odile Fortier-Masek 2000)

J’ai choisi cet incipit car j’adore l’association qui est faite entre les voix et les matériaux.

« Il n’était que 5 heures, en ce petit matin d’hiver syrien. Le train auquel guide et horaires donnent le nom ronflant de Taurus-Express attendait le départ en gare d’Alep. La rame ne comportait, en tout et pour tout, qu’un wagon-restaurant, un wagon-lit, et deux voitures des réseaux de la région. » (Le crime de l’Orient-Express, Agatha Christie, 1933, traduction Jean-Marc Mendel 1992)

À la lecture de ces lignes, on ne sait pas encore s’il s’agit d’un roman policier ou si les indications précises sont données par simple souci de réalisme (sauf si on connaît le titre ou l’auteure du roman, bien sûr).

Une petite anecdote me vient à l’esprit. J’aime beaucoup relire le premier chapitre d’un roman juste après avoir terminé le dernier. En effet, quand je lis pour la première fois le début d’un roman, je ne sais pas à quoi m’attendre, tandis que quand j’ai lu le roman entier, je peux en profiter d’une manière différente car je suis en mesure de mieux l’analyser. Ainsi, depuis mon adolescence, je lis toujours le premier chapitre d’un roman après avoir terminé le dernier. Un jour, comme j’expliquais à une amie que j’avais cette habitude, elle me raconta qu’elle-même avait pour coutume de lire la dernière page d’un roman avant de commencer le roman. Une fois, elle a lu Dix petits nègres d’Agatha Christie. Le roman se termine par une confession écrite de l’assassin… signée, bien sûr.

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » (Jacques le Fataliste et son maître, Denis Diderot, 1796)

Ici, l’auteur déjoue nos attentes de lecteur par rapport à un incipit en refusant de répondre à une série de questions représentant des éléments que l’on retrouve habituellement dans un incipit : une indication de lieu, les noms des personnages, l’origine de leur relation… La répétition du verbe dire ajoute une dimension comique à la dernière phrase.

Je vous laisse pour m’atteler plus sérieusement à mon ménage. En attendant la suite, chers lecteurs, pourquoi ne pas partager les premières phrases de vos romans préférés? Les commentaires sont là pour ça!

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Bibliothèque d’incipits : A et B

Je fais du ménage. L’activité étant particulièrement ennuyante, j’ai décidé d’en profiter pour noter ici les premières phrases de quelques-uns des livres que j’ai à ranger. Les premiers mots d’un ouvrage sont très importants, car le lecteur n’est pas encore investi dans l’histoire et il faut l’inciter à poursuivre sa lecture. Pour cela, chaque écrivain a sa technique. L’auteur français Thierry Crouzet en parle d’ailleurs dans un récent article. Quant à moi, je me contente de méditer ces quelques phrases dans ma fuite de l’ennui.

« À l’époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l’encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L’imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d’encre, avec lesquelles l’un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s’applique la feuille de papier était encore en pierre et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd’hui si bien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzévir, des Plantin, des Alde et des Didot, qu’il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire. » (Illusions perdues, Honoré de Balzac, 1837)

Mini2Je ne peux relire ces phrases sans instantanément replonger dans l’ambiance dans laquelle j’étais quand j’ai lui ce roman (du gâteau, soit dit en passant). Je revois la pièce presque vide, les chats qui viennent me rendre visite puis s’endorment, mais aussi les images que je me faisais de tel personnage, tel lieu ou telle soirée de l’histoire. Je ne croyais pas m’en souvenir si facilement. Enfin! si vous avez un chat et un exemplaire des Illusions perdues sous la main, je vous conseille de tenter l’expérience vous aussi.

« Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. Ils étaient là, tranquilles et sournois comme deux bêtes couchées, frémissant à peine dans leurs bottines noires, toujours prêts à se lever : c’étaient des pieds meurtris par de longues années de travail aux champs (lui qui ouvrait les yeux pour la première fois dans la poussière du matin ne les voyait pas encore, il ne connaissait pas encore la blessure secrète à la jambe, sous le bas de laine, la cheville gonflée sous la prison de lacets et de cuir…) des pieds nobles et pieux (n’allaient-ils pas à l’église chaque matin en hiver ? ) des pieds vivants qui gravaient pour toujours dans la mémoire de ceux qui les voyaient une seule fois – l’image sombre de l’autorité et de la patience. » (Une saison dans la vie d’Emmanuel, Marie-Claire Blais, 1965)

Par ces mots, le roman québécois entre immédiatement en rapport avec les écrits régionalistes.

« Journal de bord du capitaine, date stellaire 4011.9 :
« LEnterprise effectue actuellement une mission de repérage dans une zone inexplorée de la Galaxie. Monsieur Spock m’a appris que, d’après l’ordinateur central, cette procédure continue de se nommer “ cartographie ” selon l’expression en cours bien avant le temps des voyages spatiaux. » (Spock doit mourir, James Blish, 1970, traduction de Gilles Dupreux 1993)

Pour ceux qui connaîtraient mal Star Trek, sachez que les mots « Captain’s log, stardate [série de chiffres comportant une décimale] » (qui peuvent être traduits par « Journal de bord du capitaine, date stellaire [série de chiffres comportant une décimale] ») sont régulièrement utilisés, quoique moins présents than The Original Series. Le vaisseau spatial Enterprise et le personnage de Spock sont également mentionnés dès le début, permettant de situer l’histoire plus précisément.

« Déchirant la nuit qui déclinait, le cor, soudain, sonnait le jour. Les éclats rauques dur cuivre retentissaient du haut des principales tours de la ville pour avertir les bourgeois du guet qu’avec l’aube leur service se terminait, qu’on pouvait relever les postes.
« Par-delà les toits de tuiles, les clochers foisonnants, les tourelles, les flèches de pierre, le palais du roi et la cathédrale dédiée à Notre-Dame, par-delà les deux ponts qui enjambaient la Seine sous le faix des maisons qu’ils portaient, les jardins, les vignobles, les vergers enclos entre les murailles, par-delà les remparts trapus, leurs cinq douzaines de tours crénelées et leurs portes fortifiées qui protégeaient Paris, l’appel de la trompe se propageait dans l’opulente vallée, sur les collines, les champs, les abbayes, les villages et les forêts sous les branches desquelles allaient se briser les échos.
« La nuit se diluait, les coqs chantaient, la capitale commençait à bruire. La vie s’éveillait.
« C’est alors que les étuviers faisaient crier à travers la cité que leurs établissements de bains, abondamment fournis en eau chaude, étaient ouverts et qu’il fallait en profiter.
« Maître Etienne Brunel, orfèvre en la place, se levait aussitôt, s’habillait, sortait de chez lui, accompagné d’un valet, pour se rendre aux plus proches étuves où il avait coutume, chaque jour, de prendre, suivant sa convenance, un bain de vapeur ou simplement d’eau tiède, avant de se faire raser. » (La Chambre des Dames, Jeanne Bourin, 1979)

Retour aux descriptions, comme on devait s’y attendre d’un roman historique, mais c’est si bien écrit que ce n’est jamais lourd.

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