De la présence d’Arsène Lupin dans L’éclat d’obus

EclatdObus01AVERTISSEMENT : Cet article contient des révélations sur l’intrigue du roman L’éclat d’obus de Maurice Leblanc. Si vous désirez d’abord lire l’œuvre en question, cliquez ici pour y accéder en format PDF. L’article révèle également des éléments d’intrigue de L’arrestation d’Arsène Lupin (cliquez ici pour lire la nouvelle) et d’autres textes de Maurice Leblanc, du Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie et de La lettre volée d’Edgar Allan Poe.

Écrit en 1914 et publié en feuilleton en 1915, L’éclat d’obus ne contenait d’abord aucune mention du personnage d’Arsène Lupin, lequel existait pourtant depuis déjà une dizaine d’années, ayant fait sa première apparition dans la nouvelle L’Arrestation d’Arsène Lupin, parue en juillet 1905. Pour sa réédition de 1923, le roman L’éclat d’obus a été remanié pour inclure la participation du célèbre gentleman cambrioleur. Mais était-ce bien nécessaire?

AlliancesCommençons par un rapide résumé de l’intrigue : le jour de leur mariage, en 1914, les Français Paul Delroze et Elisabeth d’Andeville sont en route vers le château d’Ornequin, mit à leur disposition par le père de la jeune mariée. Paul tient à ce que celle qui va désormais partager sa vie connaisse le traumatisme qu’il a vécu étant enfant. Son père et lui se promenaient dans une forêt, près de la frontière allemande, lorsqu’ils aperçurent une clairière où se trouvait une petite chapelle. S’approchant de cette chapelle, ils croisèrent Guillaume II d’Allemagne. Que faisait donc le Kaiser sur le territoire français? Paul et son père n’eurent que peu de temps pour y réfléchir, car bientôt, une femme s’approcha d’eux, priant le père d’aller à la rencontre de Guillaume II. Devant le refus du père Delroze, la femme le poignarda devant les yeux de son fils. Malgré le témoignage du jeune Paul, la police ne put identifier la coupable, ni même le lieu du crime.

Paul avait baissé la voix. La douleur et la haine contractaient son visage.
« Oh ! celle-là [l’assassin], je vivrais cent ans que je la verrais devant mes yeux comme on voit un spectacle dont tous les détails sont en pleine lumière. La forme de sa bouche, l’expression de Lupinplus01son regard, la nuance de ses cheveux, le caractère spécial de sa marche, le rythme de ses gestes, le dessin de sa silhouette, tout cela est en moi, non pas comme des visions que j’évoque à volonté, mais comme des choses qui font partie de mon être lui-même. On croirait que, pendant mon délire, toutes les forces mystérieuses de mon esprit ont travaillé à l’assimilation complète de ces souvenirs odieux. Et si, aujourd’hui, ce n’est plus l’obsession maladive d’autrefois, c’est une souffrance à certaines heures, quand le soir tombe et que je suis seul. Mon père a été tué, et celle qui l’a tué vit encore, impunie, heureuse, riche, honorée, poursuivant son œuvre de haine et de destruction. […] »
(L’éclat d’obus, pages 25 et 26. – LEBLANC, Maurice. L’éclat d’obus. 1979. Paris : Le livre de poche, 349 pages. Pour la suite de cet article, les lettres ÉO feront référence à cet ouvrage.)

Elisabeth d’Andeville peut empathiser avec son époux, d’autant plus qu’elle connaît la souffrance d’avoir perdu l’un de ses parents en bas âge. En effet, elle n’était âgée que de quatre ans lorsque sa mère, Hermine, est morte de maladie. La jeune mariée est d’ailleurs fébrile à l’idée de revoir le château d’Ornequin, que ni son père, ni son frère, ni elle-même n’a visité depuis le décès d’Hermine d’Andeville. Elisabeth demande d’ailleurs à Paul de venir avec elle se recueillir devant le portrait d’Hermine. C’est le choc : Paul reconnaît le visage de la femme qui a assassiné son père. Troublé, il part marcher dans la forêt. Au hasard de ses pas, il aboutit dans la clairière même où l’évènement tragique s’est produit. Aucun Lupinplus03doute n’est possible : il reconnaît la petite chapelle. Il s’approche de la porte et s’apprête à entrer lorsque deux hommes bondissent sur lui. Il parvient à les mettre en fuite, et se rend compte qu’ils courent vers un mur élevé dans lequel se trouve une petite porte basse. Déterminé à en apprendre plus sur ses assaillants, Paul les poursuit.

Mais, avant même qu’ils n’eussent atteint le mur, la porte fut poussée du dehors. Un troisième individu apparut, qui leur livra passage. Paul jeta son revolver et son élan fut tel, et il déploya une telle énergie, qu’il réussit à saisir la porte et à la tirer vers lui.
La porte céda. Et ce qu’il vit alors l’épouvanta à un tel point qu’ils ne songea pas à se défendre de cette nouvelle attaque. Le troisième individu – ô cauchemar atroce !… […] le troisième individu levait un couteau sur lui, et le visage de celui-ci, Paul le connaissait… C’était un visage pareil à celui qu’il avait vu autrefois, un visage d’homme et non de femme, mais la même sorte de visage, incontestablement la même sorte… Un visage marqué par seize années de plus et par une expression plus dure et plus mauvaise encore, mais la même sorte de visage, la même sorte !…
Et l’homme frappa Paul, comme la femme d’autrefois, comme celle qui était morte depuis, avait frappé le père de Paul.
(ÉO, pages 49 et 50)

Lorsque Paul se relève dans l’herbe, ses assaillants sont déjà loin. À côté de lui gisent les débris du poignard avec lequel il a été frappé. Sur le manche, quatre lettres sont gravées : H. E. R. M… comme pour Hermine! Avant que Paul ne puisse mettre ses idées en ordre, il entend les cloches de toutes les églises des alentours. La guerre est déclarée entre la France et l’Allemagne, et il a le devoir de défendre sa patrie. Commence ainsi un roman EclatdObus05patriotique, un roman de guerre et d’espionnage. Paul devient un militaire aussi audacieux que brillant. Il annonce des faits d’armes extraordinaires, puis les accomplit les uns après les autres, ne révélant qu’ensuite comment il s’y est pris. Ses dons d’observation et de déduction impressionnent, et il est impossible de ne pas y voir un parallèle avec Arsène Lupin. Par le fait même, le gentleman cambrioleur ne paraît pas pouvoir ajouter quoi que ce soit de nouveau à l’histoire.

Pourtant, comme je l’ai mentionné plus tôt, Arsène Lupin intervient. Je vous laisse lire la conversation où il est question de lui :

Bernard d’Andeville [le frère d’Elisabeth, qui rejoint Paul dans ses aventures, les deux hommes ayant le but commun de libérer Elisabeth, tombée aux mains des Allemands] plaisanta :
« Ecoute, Paul, depuis tantôt tu me stupéfies. Tu agis avec une divination et une clairvoyance ! allant droit à la place où il faut creuser, racontant ce qui s’était passé comme si tu en avais été le témoin, sachant tout et prévoyant tout. En vérité, nous ne te connaissions pas de pareils dons ! As-tu fréquenté Arsène Lupin ? »
Paul s’arrêta [dans sa marche].
« Pourquoi prononces-tu ce nom ?
– Le nom de Lupin ?
– Oui.
– Ma foi, le hasard… Est-ce qu’il y aurait un rapport quelconque ?…
– Non, non… et cependant… »
Paul se mit à rire.
« Écoute une drôle d’histoire. Est-ce une histoire, même? Oui, évidemment, ce n’est pas un rêve… Néanmoins… Toujours est-il qu’un matin, comme je sommeillais tout fiévreux à l’ambulance […], je me suis aperçu, avec une surprise que tu comprendras, qu’il y avait, dans ma chambre, un officier que je ne connaissait pas, un médecin-major, qui s’était assis devant une table et qui, tranquillement, fouillait dans ma valise.EclatdObus02
« Je me levai à moitié, et je vis qu’il avait étalé sur la table tous mes papiers, et, parmi ces papiers, le journal même d’Elisabeth [retrouvé dans les ruines du château d’Ornequin plus tôt dans l’histoire.]
« Au bruit que je fis, il se tourna. Décidément, je ne le connaissais pas. Il avait une moustache fine, un air d’énergie, et un sourire très doux. Il me dit… non, en vérité, ce n’était pas un rêve, il me dit :
« – Ne bougez pas… ne vous surexcitez pas… »
« Il referma les papiers, les rentra dans la valise et s’approcha de moi :
« – Je vous demande pardon de ne pas m’être présenté d’abord – je le ferai tout à l’heure – et pardon aussi du petit travail que je viens d’effectuer sans votre autorisation. J’attendais d’ailleurs votre réveil pour vous en rendre compte. Donc voici. Un des émissaires que j’entretiens actuellement auprès de la police secrète m’a remis des documents qui concernent la trahison d’un certain major Hermann, chef d’espionnage allemand. Dans ces documents, il est question plusieurs fois de vous. C’est pourquoi le hasard m’ayant révélé votre présence ici, j’ai voulu vous voir et m’entendre avec vous. Je suis venu, et me suis introduit… par des moyens qui me sont personnels. Vous étiez malade, vous dormiez, mon temps est précieux (je n’ai que quelques minutes), je ne pouvais donc hésiter à prendre connaissance de vos papiers. Et j’ai eu raison puisque je suis fixé. »
« Je contemplai avec stupeur l’étrange personnage. Il prit son képi, comme pour se retirer et me dit :
« Je vous félicite, lieutenant Delroze, de votre courage et de votre adresse. Tout ce que vous avez fait est admirable et les résultats obtenus sont de premier ordre. Il vous manque évidemment quelques dons spéciaux qui vous permettraient d’arriver plus vite au but. Vous ne saisissez pas bien les rapports entre les événements, et vous n’en faites pas jaillir les conclusions qu’ils comportent. Ainsi je m’étonne que certains passages du journal de votre femme, où elle parle de ses découvertes troublantes, ne vous aient pas donné l’éveil. Si vous vous étiez demandé, d’autre part, pourquoi les Allemands avaient accumulé tant de mesures destinées à faire le vide autour du château, de fil en aiguille, de déduction en déduction, interrogeant le passé et le présent, vous souvenant de votre rencontre avec l’empereur d’Allemagne, et de beaucoup d’autres choses qui se relient d’elles-mêmes les unes aux autres, vous en seriez arrivé à vous dire qu’il doit y avoir, entre les deux côtés de la frontière, une communication secrète aboutissant exactement à l’endroit où l’on pouvait tirer sur Corvigny[-Ornequin].
« A priori, cet endroit me semble devoir être la terrasse, et vous en serez tout à fait certain si vous retrouvez sur cette terrasse l’arbre mort entouré de lierre auprès duquel votre femme a cru entendre des bruits souterrains. Dès lors, vous n’aurez plus qu’à vous mettre à l’ouvrage, c’est-à-dire, n’est-ce pas, à passer en pays ennemi et à… Mais je m’arrête là. Un plan d’action trop précis pourrait vous gêner. Et puis, un homme comme vous n’a pas besoin qu’on lui mâche la besogne. Bonsoir, mon lieutenant. Ah ! à propos, il serait bon que mon nom ne vous soit pas tout à fait inconnu. Je me présente : le médecin-major… Mais après tout, pourquoi ne pas vous dire mon vrai nom? Il vous renseignera d’avantage : Arsène Lupin. »
« Il se tut, me salua d’un air aimable et se retira sans dire un mot de plus. Voilà l’histoire. Qu’en dis-tu, Bernard ?
– Je dis que tu as eu affaire à un fumiste.
– Soit, mais tout de même personne n’a pu me dire ce que c’était que ce médecin-major ni comment il s’était introduit auprès de moi. Et puis avoue que, pour un fumiste, il m’a dévoilé des choses qui me sont rudement utiles en ce moment.
– Mais Arsène Lupin est mort…
– Oui, je sais, il passe pour mort, mais sait-on jamais avec un pareil type ! Toujours est-il que, vivant ou mort, faux ou vrai, ce Lupin-là m’a rendu un fier service. […] »
(ÉO, pages 225 à 228)

Le tout fait moins de quatre pages. Après, il n’est plus fait mention d’Arsène Lupin. C’est Paul qui trouve tous les passages secrets, qui comprend toutes les ruses de l’ennemi  et qui éclaircit tous les mystères. Une question se pose : pourquoi Arsène Lupin fait-il acte de présence dans cette histoire, si ce n’est que pour quatre pages? Pourquoi cette intervention soudaine, qui semble si incongrue? Plusieurs hypothèses se présentent à mon esprit.EclatdObus07

Première hypothèse : Lupin ex machina
Les déductions faites dans cette scène demandent une bonne compréhension de la situation et un certain recul. Expliquer comment Paul y est arrivé par lui-même prendrait plusieurs pages et risquerait d’alourdir l’histoire. Arsène Lupin, de son côté, est connu pour son excellent réseau d’information, mais aussi pour ses déductions aussi justes que rapides, ce qui permet d’accélérer l’intrigue.

Deuxième hypothèse : Simple clin d’œil
Bien qu’Arsène Lupin soit complètement absent du feuilleton de 1915 et de l’édition reliée originale de 1916, le roman reprend les principaux traits de son personnage à travers Paul : une tendance naturelle au déguisement, un don pour l’observation et la déduction, une propension à annoncer des résultats incroyables en un temps record, puis à les obtenir à l’heure exacte pour laquelle il les avait annoncés, etc. On rencontre également des éléments caractéristiques des aventures de Lupin : le passé qui se mêle au présent, les passages secrets, la vieille photo révélatrice…Lupinplus02
Tout comme on peut dire que L’éclat d’obus appartient au genre du roman d’espionnage, on peut dire qu’il appartient au genre « Arsène Lupin ». En ce sens, il appartenait déjà à la série des Arsène Lupin avant même l’inclusion du gentleman cambrioleur lui-même dans l’édition de 1923. Ces quatre pages mettant en scène Arsène Lupin peuvent être considérées comme un simple clin d’œil à la fois au genre du roman et à la ressemblance entre Delroze et Lupin.

Troisième hypothèse : Coup publicitaire
Déjà, dans les années 1920, Arsène Lupin était très populaire. Permettre à L’éclat d’obus de rejoindre la série Arsène Lupin, c’est accorder au roman une visibilité dont il n’aurait jamais pu jouir autrement.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la présence d’Arsène Lupin dans L’éclat d’obus, mais Paul Delroze a-t-il réellement rencontré le gentleman cambrioleur? Là encore, plusieurs hypothèses me viennent à l’esprit.

Première hypothèse : Cet Arsène Lupin est un imposteur.
Bernard d’Andeville avance l’idée que le personnage rencontré par Paul est un imposteur. En effet, à l’époque, suite à des événements tragiques, Arsène Lupin est dépressif et se fait passer pour mort, s’engageant dans la légion étrangère sous le nom de don Luis Perenna. Pourquoi, s’il se portait en aide à Paul Delroze, lui donnerait-il son nom? Il semble tout à fait possible que l’Arsène Lupin rencontré par Paul soit un imposteur. Il s’agit possiblement d’un agent double, un espion allemand, en réalité désireux d’aider la France, qui aura choisi d’emprunter le nom d’Arsène Lupin et d’imitier ses manières. En plus de l’aider à gagner la confiance de Paul et d’éviter que celui-ci ne fasse trop de recherches à son sujet, le nom d’Arsène Lupin permet à cet imposteur d’éviter d’être identifié par les Allemands si ceux-ci arrêtent Paul ou écoutent ses conversations.EclatdObus03

Deuxième hypothèse : Arsène Lupin veut aider la France, mais préfère que l’on continue à le croire décédé.
Quand vous êtes tenu pour mort, personne ne vous cherche, ce qui peut s’avérer un avantage de taille. Arsène Lupin connaît, entre 1914 et 1919, une période très patriotique, aussi veut-il aider la France, mais sans se faire remarquer, ou du moins sans se faire identifier comme étant Arsène Lupin.
Paul est un lieutenant émérite de l’armée française, et fort intelligent. L’aider, c’est aider la France tout entière, tout en demeurant dans l’ombre. Si Arsène Lupin révèle son identité à Paul, c’est peut-être par respect. En effet, Lupin semble avoir une certaine admiration pour Paul, lui disant « Je vous félicite, lieutenant Delroze, de votre courage et de votre adresse. Tout ce que vous avez fait est admirable et les résultats obtenus sont de premier ordre. »(ÉO, page 227) Plus loin, il dit : « Mais je m’arrête là. Un plan d’action trop précis pourrait vous gêner. Et puis, un homme comme vous n’a pas besoin qu’on lui mâche la besogne »(page 228), nouvelle marque de respect.
Comme pour l’hypothèse précédente, il est possible qu’Arsène Lupin choisisse d’utiliser son nom pour s’assurer que Paul lui fasse confiance et suive ses instructions. Il se peut également que Lupin, qui passe pour mort depuis 1913, ait simplement envie d’un peu de reconnaissance, et pas seulement en tant que Luis Perenna.

Troisième hypothèse : Paul Delroze a purement imaginé sa rencontre avec Arsène Lupin.
Avant de raconter sa rencontre avec Arsène Lupin, Paul Delroze prononce les mots suivants : « Écoute une drôle d’histoire. Est-ce une histoire, même? Oui, évidemment, ce n’est pas un rêve… Néanmoins… Toujours est-il qu’un matin, comme je sommeillais tout fiévreux à l’ambulance »(ÉO, page 226) Plus tard dans son récit, il semble douter à nouveau : «Il me dit… non, en vérité, ce n’était pas un rêve, il me dit […]»(page 226) Paul a-t-il raison de croire que cette rencontre était bien réelle?
Paul vit des moments difficiles : il a appris que l’assassin de son père n’est autre que la mère de sa propre épouse ; il a abandonné la pauvre Elisabeth seule au château pour penser à la chose, et elle a été enlevée par les Allemands ; le pays est en guerre ; il a vu plusieurs de ses compagnons mourir au front ; plusieurs tentatives d’assassinat ont été faites à son endroit. De son propre aveu, Paul « sommeillait » et il était « fiévreux » lorsqu’il a vu Arsène Lupin. Toujours de son propre aveu, personne à l’ambulance n’a pu lui dire « ce que c’était que ce médecin-major ni comment il s’était introduit auprès de [lui]. »(ÉO, page 228) Serait-il si étonnant que Paul Delroze ait imaginé de toutes pièces sa rencontre avec Arsène Lupin?
Paul a fait preuve, à de nombreuses reprises, de sa capacité de déduction. De plus, il a en main chacun des éléments sur lesquels Lupin s’appuie pour affirmer que sous la terrasse du château d’Ornequin se trouve l’entrée d’un tunnel utilisé par les Allemands pour passer la frontière.
Arsène Lupin étant un personnage fort connu, il est tout à fait possible que Paul, dans son état, ait rêvé à lui et lui attribue ses propres déductions.

Quatrième hypothèse : Paul Delroze est en réalité Arsène Lupin.
Arsène Lupin a déjà, par le passé, utilisé les noms de défunts de sa connaissance. En 1900, par exemple, il se fait passer pour Bernard d’Andrésy, son cousin, décédé en Macédoine deux ans plus tôt. En 1904, Lupin se fait passer pour son sosie Jacques de Charmerace, mort l’année précédente, trompant même la fiancée du défunt. Serait-il possible que Paul Delroze, ami d’Arsène Lupin, lui ait confié ses souvenirs d’enfance, décrivant ou dessinant peut-être la meurtrière de son père et les lieux du crime, permettant à Lupin, plus tard, de se substituer à lui?
Vous vous demandez peut-être pourquoi Arsène Lupin, sous le nom de Delroze, aurait inventé de toutes pièces sa rencontre avec Arsène Lupin. Cela peut s’expliquer ainsi : si Lupin se fait passer pour Delroze, c’est qu’il n’a pas l’intention de révéler son identité. De surcroît, se faire passer pour son défunt ami lui permet de mieux le venger. Or, Bernard d’Andeville est intelligent. Il a reconnu à travers Paul l’ingéniosité légendaire d’Arsène Lupin. Le personnage principal doit subtilement détourner Bernard d’un chemin qui l’amènerait à découvrir son identité. Dès lors, quelle meilleure manière de le tromper que d’admettre que c’est bien Arsène Lupin qui a eu l’idée géniale de creuser sous la terrasse?
Vous vous demandez peut-être comment il est possible, si j’ai raison, qu’aucun des romans de la série n’identifie Paul Delroze comme étant Arsène Lupin. J’ai gardé cet argument pour la fin : Maurice Leblanc, l’auteur, est le complice d’Arsène Lupin, lequel lui a demandé d’attribuer ses exploits à son défunt ami Paul Delroze, probablement pour mieux honorer sa mémoire. En effet, Maurice Leblanc n’est pas seulement le biographe d’Arsène Lupin : il est également son ami. En effet, Leblanc apparaît dans ses propres textes en tant que narrateur, LupinplusTypewriterallant jusqu’à donner sa propre adresse. Plus tard, Leblanc réapparaît en tant qu’ami de Jean Daspry, duquel on apprend ensuite qu’il n’est autre que Lupin.

Dans les trois [premières nouvelles mettant en scène Arsène Lupin], il mystifie avec succès ses interlocuteurs : Ganimard, le policier qui le traque tout au long de ses aventures, le baron Cahorn, riche possesseur d’œuvres d’art, et surtout, dans la première, le lecteur lui-même en empruntant le masque du narrateur.
Ce récit inaugural est un véritable coup de force de la part de Maurice Leblanc, qui sera repris par Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Ackroyd : le narrateur est le coupable – ce qui constitue une infraction aux lois communément admises de la narration. Lupin nous a piégés par l’énonciation. Comme Ganimard qui l’a sous les yeux et déclare : « Monsieur le Président, j’affirme que l’homme qui est ici, en face de moi, n’est pas Arsène Lupin » […], le lecteur a bien sous les yeux Arsène Lupin et pourtant il ne le voit pas (depuis « La lettre volée » d’Edgar Poe, on sait que le meilleur moyen de dissimuler quelque chose est de l’exposer, bien en évidence). La méthode de Lupin consiste à toujours être là où [on] ne l’attend pas, à être autre que celui qu’on croit.
Maurice Leblanc est donc son complice : c’est lui le véritable narrateur de la première nouvelle – qui cache son personnage, le masque -, et apparaît soudain dans ce passage symbolique du « je » au « il » qui correspond à la fois à l’arrestation et à l’identification de Lupin [Maurice Leblanc reprend la narration ainsi : « C’était ainsi qu’un soir d’hiver, Arsène Lupin me raconta l’histoire de son arrestation », puis il poursuit l’histoire en parlant de Lupin à la troisième personne.]
Car ce narrateur ici anonyme s’appelle bien Maurice Leblanc ; il habite boulevard Maillot, à Neuilly, comme l’écrivain, entretenant la confusion […] entre la fiction et la réalité. Il se désigne comme « l’historiographe » de Lupin et raconte dans « Le sept de cœur » comment il se sont rencontrés. « Une question me fut souvent posée :  « Comment ai-je connu Arsène Lupin? «Personne ne doute que le connaisse. » Son rôle – outre celui de complice et de truqueur – est essentiel pour faire croire à la vie réelle d’Arsène Lupin. Il est sa caution, son certificat d’existence.
(BLONDE, Didier. Dossier pédagogique : Le personnage d’Arsène Lupin dans les œuvres de Maurice Leblanc)

Si nous ne pouvons croire le narrateur lui-même, il devient impossible d’arriver à une réponse définitive. Arsène Lupin intervient-il dans L’éclat d’obus? Est-il un personnage distinct de Paul Delroze? Différents points de vue sont défendables. Lesquelles de mes hypothèses vous semblent les plus crédibles? Pouvez-vous songer à une explication différente de la présence d’Arsène Lupin dans L’éclat d’obus? J’attends vos commentaires!

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Fate/Stay Night : Fate (Realta Nua) partie 4

Ceci est la quatrième partie d’un long article relatant mes impressions à la lecture du visual novel japonais Fate/stay night. Si vous n’avez pas déjà lu les trois premières parties de cet article, je vous invite à le faire : partie 1 partie 2 partie 3

03FSNFateShinjiIsMeanReprenant ma lecture de la route Fate, je retrouve Shirô en pleine conversation avec Ayako Mitsuduri, capitaine du club d’arc. L’étudiante explique au protagoniste comment Shinji a humilié un autre membre du club et lui demande de l’aider puisqu’il est le seul ami masculin qu’a Shinji. Cela m’amène à vous parler ce qui m’énerve le plus avec la façon dont le personnage de Shinji est abordé. Chaque fois qu’il est fait mention de lui, on nous rappelle deux choses : premièrement, c’est l’ami de Shirô et les deux jeunes hommes s’entendaient bien par le passé; deuxièmement, Shinji est méchant.

Je me souviens d’avoir, enfant, regardé encore et encore les épisodes IV à VI de Star Wars. J’aimais beaucoup le personnage d’Obi-Wan Kenobi. Pour moi, une bonne partie du drame d’Obi-Wan venait du fait que son élève, son ami proche, l’homme aux côté duquel il s’était battu, avait basculé du côté du mal et était devenu l’ennemi à abattre. Je m’attendais à voir dans les épisodes I à III l’excellente relation qu’entretenaient Obi-Wan et Anakin avant que le second se tourne vers le côté obscur de la Force. J’ai été déçue. Il m’a semblé que le drame d’Obi-Wan perdait de son impact. Il ne suffit pas, dans unFate006e fiction, de répéter que deux personnages sont amis. Si l’on veut réellement mettre l’accent sur leur amitié, il faut la mettre en scène. Dire dix fois « X et Y étaient amis » n’aura jamais autant d’impact que de raconter comment X a parcouru des kilomètres en voiture aux petites heures du matin pour aller consoler Y, qui venait de se faire larguer par son amoureuse. « Don’t tell me the time; show me the clock, » disait mon professeur d’anglais du secondaire. (Traduction : « Ne me dites pas l’heure; montrez-moi l’horloge. »)

Tout ça pour dire que ça commence à m’énerver qu’on me répète que Shirô et Shinji sont des amis mais qu’ils sont présentement en froid. Passons au second élément : Shinji est méchant. Si chaque fois qu’un comportement méchant de Shinji était mentionné, on en apprenait un peu plus sur ces motivations, ce serait intéressant. S’il y avait une progression, une gradation dans les actes de Shinji, ce serait intéressant. Malheureusement, ce n’est pas le cas. J’ai envie de dire 04FSNFateIsseiau visual novel : « Arrête de taper sur le même clou! Il n’y a pas moyen de l’enfoncer plus qu’il ne l’est déjà! »

Enfin! je poursuis ma lecture. Après encore plus d’exposition, on apprend de la bouche d’Issei qu’un triple meurtre a eu lieu dans la nuit, tout près du chemin qu’ils prennent tous deux pour se rendre à l’école. Encore de l’exposition. Rappel : Shirô a de l’estime pour Tohsaka Rin. Les personnages agissent comme des enfants et parlent avec un vocabulaire très adulte. Plus d’exposition. Shirô se rend au travail. Plus d’exposition. Encore de l’exposition. Surprise : une scène d’exposition! Heureusement qu’il y a de jolis dessins, parce que je commence à m’ennuyer.

15FSNFateRinRooftopLe soir, en rentrant du travail, Shirô aperçoit Tohsaka Rin. Perchée sur le toit d’un grand édifice, elle observe la ville. Shirô s’arrête pour la regarder. Enfin, il se passe quelque chose! Rin regarde encore un peu la ville, puis disparaît. Shirô rentre chez lui, où il rencontre Taiga Fujimura en train de manger (peu étonnant, puisque l’amour qu’elle a pour la nourriture semble être son principal trait de caractère).

Au fil des pages (écrans?), je remarque que Shirô pense souvent au feu survenu dix ans auparavant. Il songe à ce qu’il a vu, à ce qu’il a ressenti. Il songe à ceux qui ont perdu la vie et à l’injustice que cela représente. Il a toujours de la difficulté à accepter l’idée que même les héros ne peuvent sauver tout le monde face à une telle force destructrice. Il y pense le jour et il y rêve la nuit.

Au matin du 2 février, Shirô a une coulée de sang sur le bras, sans pour autant se souvenir de s’être blessé. Arrivant à l’école, il a une vision étrange. L’histoire recommence à être intéressante… Le soir, Shirô reste à l’école pour faire un peu de ménage. J’ai lu le prologue. Je sais ce qui s’en vient. Je souris, les yeux rivés sur mon écran.

Son ménage terminé, Shirô s’apprête à quitter le campus lorsqu’il entend un son mystérieux… il s’approche de la source du son… et aperçoit un combat de Servants. Le prologue apportait la perspective de Tohsaka Rin sur cette scène; j’ai maintenant droit au point de vue de Shirô. N’étant pas au courant de la guerre du Graal, il ne parvient pas à comprendre ce qui se déroule devant ses yeux. Ce qu’il sait,26FSNFateCombat c’est que ces deux êtres qui s’affrontent ne sont pas humains, et qu’il est en danger. Il voudrait fuir, mais il a peur d’être aperçu. D’être tué. Il est paralysé. Il contemple les deux Servants. Deux tueurs nés. Shirô est témoin de leur puissance magique. Il reprend son souffle, respire trop fort. Il est immédiatement repéré. Il prend ses jambes à son cou et se cache dans un couloir de l’école. Enfin, il respire, tente de mettre ses idée en place. Il ne parvient pas à cerner ce qu’il a vu, mais il sait qu’il n’aurait pas dû le voir. Rapidement, l’un des deux êtres surnaturels le retrouve, puis le transperce de sa lance.

20 mars 2015: La cinquième partie de cet article est maintenant en ligne. Cliquez ici pour la lire.

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Calendrier littéraire montréalais : juin et juillet 2015

J’ai manqué de temps pour écrire sur ce blogue ces dernières semaines. Voici donc un petit calendrier des événements littéraires pour adultes gratuits ou à contribution volontaire qui auront lieu à Montréal dans les prochains jours ainsi qu’au mois de juillet. N’oubliez pas de visiter cette page souvent pour vous tenir au courant des événements au fur et à mesure qu’ils sont annoncés.

Jeudi 25 juin : Mourir c’est naître

Mardi 30 juin : Club de lecture du mardi soir

Le poète Jean-Paul Daoust et moi

Le poète Jean-Paul Daoust et moi lors d’une soirée de poésie en août 2014

Vendredi 3 juillet : Soirée de poésie

Jeudi 9 juillet : Lisez l’Europe

Mercredi 15 juillet : Rencontre d’auteur – Jean-Paul Daoust

Jeudi 16 juillet : Soirée de contes avec André Lemelin

Mercredi 29 juillet : Troubadours de lumière ; Causerie: La Palestine: une question juive

Vous voulez me faire part d’un événement littéraire gratuit se déroulant à Montréal mais ne figurant pas sur cette liste? N’hésitez pas à le mentionner dans les commentaires ou à m’écrire à l’adresse suivante : emerance.gascon-afriat@laposte.net

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Impro BD

ImproBD09Le 24 janvier dernier, j’ai eu la chance d’assister à un spectacle d’improvisation théâtrale et dessinée au Broue Pub Brouhaha, à Montréal. Pour des raisons personnelles, je n’avais pas eu alors la chance d’écrire un article à ce sujet. Je tenais tout de même à partager avec vous ce que j’ai retenu de cette soirée. Je m’excuse pour la piètre qualité de
certaines des photographies qui accompagnent cet article ; j’ai eu un problème technique (cliquez ici pour voir  les photos prises par Stéphanie LC).

ImproBD13Le 24 janvier dernier, donc, devant une salle comble, Patrice Lépine, l’animateur de la soirée, a expliqué le concept du spectacle : trois dessinateurs écrivent et dessinent sur un cahier au dessus duquel est placé une caméra. L’image est projetée en direct à l’arrière de la scène, sur laquelle quatre comédiens improvisent. Une D.J. apporte également sa contribution.

C’est Julien Paré-Sorel, président de Front Froid, un organisme à but non lucratif faisant la promotion de la bande dessinée québécoise, qui est à l’origine du projet d’impro BD à Montréal. «Ça fait deux ans qu’il y a des manifestations à Montréal, mais samedi, ce sera la première fois que l’événement sera géré entièrement par des Montréalais», a-t-il déclaré dans une entrevue accordée à Marie-Hélène Chartrand du journal 24h. ImproBD21« Mon rêve c’est que chaque ville au Québec ait sa ligue d’impro BD et qu’on puisse aller jouer contre des équipes en France. »

À la table à dessin, Julien Paré-Sorel a su s’entourer de deux dessinateurs tout aussi talentueux que lui : Jeik Dion et Cab. Quant à la scène, elle était occupée par les comédiens Roberto Sierra, Florence Longpré, Jean-Alexandre Giguère et Richardson Zéphir. Et à la console de son : Émilie Lessard-Dubois, qui a su garder mettre de l’ambiance tant pendant le spectacle qu’à l’entracte.

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Patrice Lépine

Très à l’aise sur scène et plein d’humour, Patrice Lépine annonçait avant chaque improvisation quel serait le thème et comment le dessin et le théâtre seraient utilisés, à la manière d’un arbitre de ligue d’impro (mais avec un harmonica à la place d’un sifflet). Exemple : « Improvisation ayant pour thème “Tard la nuit”. […] Un dessinateur aura deux minutes pour créer une illustration mettant en scène deux personnages qui seront ensuite interprétés par [deux comédiens] pour une improvisation d’une durée d’une minute et trente secondes. »

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« Oui, on a investi dans du carton rose pour ce spectacle. » Patrice Lépine

Très imaginatifs, les dessinateurs ont su utiliser tous les moyens à leur disposition pour rendre leurs œuvres vivantes, qu’il s’agisse de déplacer un dessin pour donner l’effet d’un travelling, de placer une loupe devant l’objectif pour déformer l’image ou encore de dessiner des éléments de décor sur de plus petites feuilles de papier et de les déplacer lentement pour donner l’impression qu’ils se meuvent au gré du vent.

L’ambiance était très décontractée ; les improvisateurs ne se prenaient pas du tout au sérieux. Je me souviens tout particulièrement d’une impro de superhéros pour laquelle les dessinateurs avaient créé un superbe décor. Je le vois encore dans mon esprit : un laboratoire scientifique, éprouvettes, erlenmeyers, lavabo et symbole de radioactivité inclus. Trente secondes après le début de l’improvisation, les comédiens mettent en scène la destruction complète du labo dans une immense explosion. Feutres en main, Jeik Dion, Julien Paré-Sorel et Cab s’acharnent sur la même feuille de papier. Ils dessinent des spirales et des lignes dans tous les sens, ils recouvrent la page de grands « boum ! » On passe à la scène suivante. « Heureusement, nous avons de nouveaux locaux, » déclare la comédienne Florence Longpré. Un soupir se fait entendre à la table à dessin. Puis deux mots : « Fuck it. »  Les dessinateurs tracent deux lignes sur une feuille blanche, puis écrivent au centre le mot « labo » entre parenthèses.

J’espère avoir la chance d’assister à d’autres soirées d’impro BD cette année. D’ici là, je vous laisse sur cette petite galerie de photos :

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Tout pour être heureuse

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Priscille Deborah

Mère de deux filles, amoureuse de son compagnon, de son art, la peinture, et de la vie en général, Priscille Deborah est rayonnante de bonheur. On a peine à s’imaginer ce qui l’a poussée, un matin, il y a huit ans, à se jeter sous une rame de métro à Paris. Dans son livre Tout pour être heureuse, écrit en collaboration avec Julia Pavlowitch-Beck, l’artiste peintre revisite ce qui l’a menée à la dépression, mais aussi ce qui lui a permis, plus tard, de trouver le bonheur. Le 8 avril dernier, Mme Deborah était à la librairie Paulines de Montréal pour une conférence suivie d’une période de questions animée par l’écrivaine québécoise Marilou Brousseau.

Priscille Deborah n’avait que douze ans quand son petit frère est décédé. « Dans la famille, fallait pas en parler, » explique-t-elle, se souvenant comment elle a vécu, en silence, sa culpabilité de survivante. « Comment vous donner le droit d’exister quand votre petit frère de neuf ans meurt d’une maladie incurable ? » Devenue la seule enfant de la famille, a vu les tous les rêves de réussite de ses parents projetés sur elle, et elle s’est efforcée de les accomplir. À trente ans, elle avait un mari, un adorable bébé, Zoé, et un travail dans le domaine de la production cinématographique. Seulement, elle était malheureuse.

Après un congé de maternité, en pleine dépression post-partum, elle a tenté de reprendre le rythme de son travail, mais elle a été rattrapée par le stress et les idées noires. « On se sent mal, on se sent vide, on se sent creux, » explique-t-elle. Elle travaillait peu, s’occupait peu de sa fille et s’éloignait de ses amis. Pendant deux SDToutpouretreheureuse059ans, elle est allée de psychiatre en psychiatre, faisant même quelques séjours en maison psychiatrique. « Je me suis déconnectée de mes émotions, de ma spontanéité, je suis devenue une personne qui n’était pas moi, » dit-elle. Un matin, après avoir laissé la jeune Zoé à la garderie, Priscille Deborah s’est jetée sous une rame de métro. «J’étais emprisonnée dans quelque chose qui n’était pas moi et qui a éclaté. »

La jeune mère s’est réveillée sur un lit d’hôpital, amputée des deux jambes et d’un bras. « J’en voulais un peu à la terre entière de m’avoir secourue, » se souvient-elle. À sa dépression profonde se rajoutait la détresse d’avoir perdu trois membres. Après avoir passé un certain temps aux services orthopédiques de l’hôpital, Priscille Deborah a été transférée aux services psychiatriques. Elle avait perdu ses jambes et son bras, mais gagné la chance de réapprendre à vivre, de renaître. « [J’ai vu] une fille […] amputée des deux jambes discuter avec une autre. Elles rigolaient, se racontaient des blagues, elles étaient rayonnantes. Ce moment-là a été un déclic, je me suis dit “je peux devenir comme elles”», a-t-elle d’ailleurs affirmé dans une entrevue accordée à France 2 en février dernier.

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Marilou Brousseau et Priscille Deborah

En effet, c’est aux rencontres que Priscille Deborah a faites lors de sa convalescence qu’elle attribue sa sortie de la dépression. Impressionnée par le désir de vivre des gens qui l’entouraient à l’hôpital, elle a appris à dissocier sa dépression de son handicap et elle s’est concentrée sur sa rééducation. « C’est le moment où on passe de la dépression au moment où on choisit autre chose, » souligne Marilou Brousseau. Après avoir aquiescé, Priscille Deborah s’exclame : « J’ai réappris à marcher en trois mois, les médecins ils y croyaient pas! »

À son retour de l’hôpital, elle a décidé de son consacrer à la peinture. « J’ai toujours peint, depuis l’âge de huit ans, » dit-elle. « Enfant, je peignais avec mon frère. » Elle décrit son art (voir son site Internet) comme de l’expressionnisme sensualiste, car elle met la sphère rationnelle complètement de côté pour exprimer des émotions et des sensations. Elle s’intéresse tout particulièrement aux corps, aux visages et aux émotions qui accompagnent le geste de peindre. Elle travaille toujours sur six ou sept tableaux de front, travaillant sur l’un, revenant à un autre, grattant parfois la peinture pour révéler des traits recouverts. Souvent, elle retourne la toile sur laquelle elle est en train de travailler pour y voir autre chose. « C’est un peu comme une méditation, finalement, » fait remarquer Marilou Brousseau. En effet, Priscille Deborah voit la peinture comme une manière de s’isoler pour se ressourcer, mais aussi comme une manière de partager avec les autres ses émotions. Elle compare sa démarche à de l’art-thérapie.

Sa carrière d’artiste peintre prenant son envol, Priscille Deborah a conçu l’idée d’exposer à New York. Une fondation aidant les personnes handicapées à réaliser leurs projets de vie lui a donné du budget pour passer 15 jours dans la ville qui ne dort jamais. Avec une amie assistante de galerie, Priscille Deborah a identifié une centaine de galeries new-yorkaises SDToutpouretreheureuse060pouvant être intéressées par ses œuvres, puis elle a cogné au plus de portes possible jusqu’à ce que l’on accepte de l’exposer. Grâce à cette visibilité à l’international, tout s’est enchaîné : elle a exposé à Berlin, est passée à la télé et a été contactée par de nombreuses galeries et même quelques éditeurs. Elle explique que quand on irradie le bonheur, les gens nous proposent toutes sortes de projets. Elle a d’ailleurs encouragé l’assistance à prendre les moyens pour réaliser ses rêves dès que possible. « On n’a qu’une vie, alors si on ne réalise pas nos rêves maintenant, on va les réaliser quand ? » Elle souligne qu’il faut avoir l’audace de cogner à toutes les portes. « C’est précieux, parce que si l’on n’a pas vraiment d’audace, on ne va pas vraiment loin, » ajoute Marilou Brosseau.

Priscille Deborah attribue en partie son audace à son handicap. « Le regard de l’autre, c’est un peu ce qui m’a perdue dans ma première vie. […] En tant que personne handicapée […] on n’est obligé de dépasser [ce regard]. » Elle affirme qu’elle est devenue beaucoup plus sûre d’elle une fois handicapée. « J’ai réussi à séduire des hommes [qu’auparavant] je n’aurais jamais imaginé [aborder], » dit-elle en riant. C’est d’ailleurs grâce à son handicap qu’elle a rencontré son conjoint actuel, Frédéric. En effet, ils ont fait connaissance lors d’une compétition sportive pour handicapés. Ils ont eu ensemble une fille Suzanne. Malgré les appréhensions de son psychiatre pendant sa grossesse, Priscille Deborah n’a jamais craint une seconde dépression post-partum. Elle explique que son expérience de vie fait d’elle une personne heureuse et une bien meilleure mère. Elle s’est d’ailleurs beaucoup rapprochée de son aînée, Zoé, car elle sent maintenant qu’elle a une joie de vivre ainsi que des valeurs à lui transmettre.

Lorsqu’on lui demande si elle regrette parfois de ne pouvoir patiner ou faire du ski, elle explique qu’elle croit qu’il faut se concentrer sur ce que l’on peut faire et ce que l’on aime faire plutôt que ce que le handicap empêche de faire. Elle raconte qu’elle a réalisé rapidement que sa carrière de peintre et sa famille Plumeencrieroccupent tout son temps, et qu’ainsi, même si elle avait la capacité physique de courir ou de danser, elle n’en aurait pas le temps.

Quand on lui a proposé d’écrire son histoire, Priscille Deborah y a vu une occasion de prolonger sa psychanalyse de façon à « vraiment tourner la page ». Elle voulait également transmettre au monde qui l’entoure sa recette du bonheur. Son éditeur lui a présenté Julia Pavlowitch-Beck, avec qui elle rapidement a tissé des liens « vraiment magiques ». Les deux femmes ont ensemble écrit Tout pour être heureuse.

Tout comme les œuvres picturales de Priscille Deborah, le livre a su toucher les gens au plus profond de leur âme. Après la conférence, plusieurs personnes se sont levées pour témoigner de leurs propres expériences de vies et pour dire à quel point les mots l’histoire de Priscille Deborah les avait rejoints. « C’est vraiment un bel exemple de résilience, » a déclaré une femme du public. « Merci d’avoir partagé [votre expérience], » a ajouté un homme.

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Nathalie Lord et moi

Le public, visiblement très ému, ignorait encore que Marilou Brousseau, l’animatrice de la soirée, avait une surprise pour tout le monde : elle avait invité la chanteuse Nathalie Lord. S’accompagnant elle-même à la guitare, Mme Lord a interprété, entre autres, sa composition Tant de printemps, qui rappelle l’importance de « se choisir soi-même » et de cesser d’aller dans une direction qui ne nous convient pas. « C’est mon histoire, mais je pense que c’est celle de beaucoup de gens, » a-t-elle dit avant de commencer à chanter. Je vous laisse donc sur ce refrain :

Il t’a fallu
Tant de printemps
Pour ne plus aller
Contre le vent
Et te laisser bercer
Par la vague
Qui te ramène
Vers le rivage
Tant de printemps, Nathalie Lord

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